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LE CORPS-DE-GARDE: L’<<ABA>> DANS LE VILLAGE (2)


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Un Fang sans village ne représente plus aucune valeur dans la société où il se trouve. On ne le considère pas, c'est tout juste un vagabond dont tout le monde se moque.
Traditionnellement, le village fixe l'homme et le pose dans la société devant ses pairs: c'est là qu'il a sa réputation, parcequ'il y possède des biens économiques, des valeurs sociales et familiales.


Nous ne savons pas très exactement d'où vient cette appellation de corps-de-garde pour désigner l'<< Aba >>, cet édifice public réservé aux hommes, qui se trouve systématiquement dans les villages Fang, situé à bonne distance des autres habitations du village.

On construit les << Meba >>
à l'entrée, au centre ou à la sortie des villages. Leur nombre varie en fonction de l'importance de la population et surtout l'entente qui règne entre les diffèrentes familles. Un village populeux contient facilement plusieurs << Meba >>. Deux familles en discorde qui vivent côte à côte ne fréquentent guère le même << Aba >>, pour éviter des querelles continuelles.



Aujourd'hui, un corps-de-garde est la plupart du temps une sorte de hangar rectangulaire, couvert de pailles ou de tôles, ouvert à tous les vents; il se trouve en bordure de la route qui traverse le village, à l'écart des autres maisons du village. C'est une construction sommaire fermée à mi-hauteur de façon à permettre à ceux qui y sont assis d'apercevoir au loin ceux qui débouchent à l'entrée du village. Les passants qui circulent sur la route peuvent s'y arrêter à leur gré avant de continuer leur chemin. Certains villages ont tranformé leur << Aba >>, ils en ont fait de véritables maisons spacieuses, agréables où l'on peut rester la nuit et le jour; il y fait tellement bon. On y allume le feu chaque matin de bonne heure.

Pratiquement, c'est l
à que les hommes, la gent masculine passe les trois quarts de son temps. On y mène une expérience de vie communautaire très poussée: on y partage tous les repas en commun et on plonge la main dans le même plat, aussi bien les autochtones que les étrangers de passage. C'est là qu'on se livre également à toutes sortes d'occupations sérieuses ou futiles. L' << Aba >> se transforme tantôt en salle de jeux, tantôt en atelier de vannerie ou de sculpture, tantôt en forge et enfin en palais de justice lorsqu'il faut régler les litiges, statuer des contrats de mariage. C'est finalement une construction polyvalente, car elle sert à beaucoup d'autres rassemblements de population, réunions politiques, séances de vaccination, etc...


Naguère au temps au temps des guerres tribales incessantes, l' << Aba >> était la place forte du village, comme le village lui même. On construisait de solides barrières en bois à chaque bout du village. On bâtissait les << Meba >> en bois en y aménageant des miradors à un mètre du sol, de telle sorte que assis sur des lits en bambou, on put surveiller à l'aise les moindres mouvements suspects qui se dessinaient à l'entrée du village. S'il y en avait d'assez louches, on s'armait aussitôt dans l' << Aba >> et l'on mettait  l'ennemi en joue à son insu. Une atmosphère de guerre constante règnait dans ces << Meba >> d'autrefois. Le patriarche du village y résidait en permanence au milieu de ces grands adolescents, ses petits-fils, toujours sur le pied de guerre, les fusils chargés. On passait à l'attaque dès la moindre alerte. Que de guerriers sont tombés à proximité des << Meba >>, victimes de leur témérité à vouloir les approcher de trop près. C'est de là probablement où l' << Aba >> a tiré son nom de corps-de-garde. Sa position stratégique est significative dans le bourg. C'est un poste de guet. Les étrangers qui traversaient les villages devaient s'arrêter obligatoirement dans l'un des << Meba >> avant de suivre leur itinéraire. Ils devaient du reste circuler sur la route alors que les femmes passaient ordinairement derrière les cuisines pour franchir un village.



Nous disions plus haut que l' << Aba >> se trouve à l'écart des autres maisons du village, loin de celles des femmes. Ce detail paraît extrêmement important pour plusieurs raisons. C'est que, c'est dans le corps-de-garde que se joue en définitive l'avenir du village.
D'abord, l' << Aba >> est le lieu privilégié où se prennent les décisions importantes de toutes sortes, relatives aux nombreux problèmes qui se posent au village, par exemple, le lieu où l'on établira les plantations de l'année, le calendrier des manifestations du village; c'est là naturellement qu'on décide de faire la guerre à telle ou telle tribu. Ces décisions se préparent et se prennent à huis clos, généralement le soir, tard dans la nuit, en secret, entre les grands responsables du village. A cette heure-là, les enfants et les étrangers se sont déjà retirés. Aucune présence féminine n'y est admise. En règle générale, les femmes ne séjournent dans l' << Aba >> que si on les y appelle expressément et à des occasions solennelles, par exemple, le cas d'adultère à juger, ou la présentation d'un futur gendre du village.
Puis l' << Aba >> apparaît comme l'espace où ont lieu les manifestations spécifiquement viriles du village Fang. C'est à l'entrée de l' << Aba >> que l'on circoncit publiquement, loin des yeux indiscrets des femmes, les jeunes garçons: ceux-ci doivent supporter la douloureuse opération sans broncher, crier. C'est là aussi qu'on applique les châtiments corporels aux garçons trop désobéissants. C'est non loin de l' << Aba >> enfin, dans les bananiers que l'on égorge l'ennemi prisonnier de guerre ou toute autre personne ayant commis un crime quelconque dans le village, par exemple, un étranger surpris en flagrant délit d'adultère. Nous devons avoir toujours présent à l'esprit que le Fang est un peuple aux mœurs rudes, à cause de sa longue tradition des guerres tribales. Toute sa vie est marquée par ce courant fondamental. Malgré cela, il possède un sens aigu de la justice, de l'hospitalité et de la dignité de l'étranger.


Ensuite l' << Aba >> joue souvent le rôle de palais de justice. Après le décès de quelqu'un, toute la grande parenté du défunt, côté maternel et paternel se réunit dans le corps-de-garde o
ù le responsable de la famille du défunt proclame les dernières volontés du disparu. On procède alors au partage de son héritage, les veuves, les biens, meubles et immeubles.

Chaque fois que d'autres litiges naissent dans la communauté villageoise, on se rend au corps-de-garde pour rendre la justice et ces occasions sont assez nombreuses : ce sont les palabres de dot, de b
êtes qui dévastent les plantations vivrières du voisin.



Enfin l' << Aba >> est le lieu idéal o
ù l'on se livre à de très nombreux loisirs d'ordre artistique. Après le retour des champs, on va au corps-de-garde, deviser avec ses pairs sur des sujets de toutes sortes. C'est là qu'on conte principalement le r
écit épique du Mvet à travers lequel le Fang extrapole hardiment sa personnalité.
L' << Aba >> est au village ce qu'est la salle de séjour dans la maison moderne. D'ailleurs le Fang a spontanément donné le nom de << Aba-Nda >>, c'est -à-dire, le corps-de-garde de la maison au living room des villas modernes. Celui-ci en effet dans les villas jouit des m
êmes prérogatives que le corps-de-garde du village. Mais
même avec les exigences de la vie contemporaine qui nivellent nos coutumes, la femme Fang reste bien effacée en dehors de la zone de cet << Aba-Nda >>.

L' << Aba >> traditionnel reflète quelque chose de très profond, à savoir, l'aspect extr
êmement viril de l'homme Fang. A cet égard, un surnom Fang mérite quelques réflexions, c'est celui de << Aba-Aba >>, donne aux garçons uniquement. Littéralement, il signifie : le corps-de-garde vide, inhabité. Qu'est-ce à dire?
L'homme donne ce surnom
à l'enfant mâle fils unique, ou qui survit après le décès prématur
é de tous ses prédécesseurs en bas âge. C'est le survivant tant souhaité qui hérite de tout et surtout de l' << Aba >> qui représente la pérennité de la famille. C'est lui qui ranimera le feu entrain de s'éteindre. L' << Aba >> est désormais vide d'évènements créés par la présence, la vie chaleureuse des nombreux frères disparus prématurément, mais il ya enfin un rejeton, un reste selon une expression biblique. C'est un vide rempli de présence invisible.


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Ecrit par F. Okoue Ngou
Publié dans Monefang  le 18 Août 2006


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