LE
CONGRES DE MITZIC DE
1947 : définitions, objectifs et enjeux.
Par
Cyriaque AKOMO-ZOGHE
Chercheur
au GRENAL (Groupe de Recherches sur les Noirs d’Amérique Latine)
à l’Université de Perpignan (France)
Brève présentation de
la localité de Mitzic
Mitzic
est en effet l’un des cinq départements du Woleu-Ntem, la neuvième
province de la
République
gabonaise. Il est limité au nord par le département du Woleu (Oyem),
à l’est par la province de l’Ogooué-Ivindo, à l’ouest par le
département de
l’Okano (Medouneu) et au sud par la province du Moyen Ogooué. C’est une
ville
qui fut fondée en 1910 par M. Ambert, un administrateur colonial, qui
en fut
d’ailleurs naturellement le premier administrateur.
Situé
à 400 km de
Libreville et à 108 km d’Oyem, Mitzic
est
le type même de la ville fang, en bordure de route. Ancienne base
militaire
française, cette bourgade garde quelques vestiges de cette époque.
L'ancienne
caserne, d'architecture coloniale, transformée aujourd'hui en lycée et
un
monument dédié aux victimes françaises de la seconde guerre mondiale en
pleine
brousse, est l’un des témoins de ce passé.
Sa
population se compose de fang
venus du Nord-Cameroun. Chassée par l’Oban (ou Razzia) qui caractérise
au 18e
siècle la grande migration fang, elle a traversé le fleuve Ntem pour se fixer sur cette partie du territoire
gabonais à la recherche de paix et de richesses vers la fin du 18ème
siècle. Parmi les tribus que l’on retrouve à Mitzic, nous pouvons
signaler les
Essibis et les Essamekos.
Cependant,
le but de ce petit
exposé est essentiellement de tenter de définir et d’évoquer les
objectifs et
les enjeux du Congrès de Mitzic, ce grand rassemblement qui vit se
retrouver
fraternellement en 1947des fang du Cameroun, de la Guinée espagnole et
du
Gabon. Tenter de présenter cette histoire est très délicat dans la
mesure où
elle n’est pas encore écrite et donc méconnue du grand public. Vous
l’aurez
compris, nos tentatives de réponses à vos préoccupations sont le fruit
de nos
recherches personnelles et du patrimoine culturel que nous a légué
notre défunt
père Akomo Zoghe Essingone Simon Pierre, originaire de Mitzic comme
nous, à qui
nous rendons d’ailleurs ici un vibrant hommage, grâce à la puissance de
son
oralité et de sa sagesse. Que le lecteur comprenne donc que ce que nous
racontons ne constitue guère l’ultime vérité de ce fait
historique ; bien
d’autres Mitzicois (les habitants de
Mitzic) détiennent sans aucun doute d’autres bribes de cet événement
qui
marquera l’imaginaire collectif fang jusqu’à ce jour. De ce fait,
comment se
définit-il ?
Définition :
Le
Congrès de Mitzic, est selon l’histoire le premier sommet
international qui rassembla en 1947 tous les fañ de l’Afrique centrale,
notamment
ceux de la Guinée espagnole, du Cameroun et du Gabon. Et cela non
seulement en
vue de re-débusquer l’immense patrimoine culturel que leur avait légué
leur ancêtre Afiri Kara, mais aussi
de
protester contre l’occupation européenne, de
re-définir les closes de leur présence, mais aussi et surtout de
permettre au
peuple fang de prendre son destin collectif en main par la création
d’un grand
ensemble politique nommé.
D’après, Julián Bibang Oyee (in La
migración fang, Dulu Bon Be Afrikara,
Ávila, Ed. Malamba, 1995, p. 17) cette entreprise vit le jour au
Cameroun vers
les années 1925 sous la dénomination d’Elat
ayong (l’Union du peuple). Et les initiateurs furent les Béti
(l’ensemble
Ewondo, Eton, etc.), les Bulu, les Fañ, les Ntumu et les Okak. En 1947,
s’ajoutèrent
à eux les Mekè (Mekègn), les Zaman, les Mvègn et les Bene.
A l’issue de ce Congrès, Léon Mba Minko, futur
Président de la
République
gabonaise, fut nommé premier Président de l’Unifang
(l’Union du peuple fang), nom donné à ce Congrès. Quels
furent les principaux enjeux et objectifs
de cette rencontre ?
Enjeux et objectifs
Pour
mieux comprendre les enjeux et objectifs de ce Congrès il paraît
judicieux de retracer succinctement le climat qui prévalait dans les
années 40.
Ce qu’il faut retenir c’est qu’à cette époque, comme tous les peuples
colonisés, les fañ subissent de multiples agressions externes de la
part non
seulement des colons français et allemands, mais aussi des populations
autochtones. Face à ces multiples agressions (nous avons omis de
préciser que
quelques conflits éclataient aussi entre groupes fang), les initiateurs
de ce
Congrès voient une occasion pour les fang de s’imposer en tant que
groupe
homogène et structuré pour mieux affronter toutes les menaces qui, à
terme,
étaient néfastes pour eux. L’enjeu était donc important. C’est dans ce
climat
délétère qu’était née l’idée de cette rencontre.
Les
objectifs que poursuivit cette rencontre furent guidés par le souci
de l’unité et de la perpétuation du peuple. Pour satisfaire à cette
ambition,
ils explorèrent tous les univers possibles ; ils s’interrogèrent à
la fois
sur l’univers culturel, moral, économique, social et politique. Nous
essayerons
de reprendre de manière succincte les propositions qui furent faites
sur chacun
de ces aspects :
a) aspect
culturel :
-le
Congrès se pencha sur la nécessité de préserver la culture fang en
général, et le culte du byere et la langue fang en particulier.
b) aspect
moral :
-le
Congrès insista sur la nécessité de maintenir la morale fang,
notamment à travers ses huit notions de base (dont parle Paul Mba
Abessole in Aux sources de la culture fan, Paris,
l’Harmattan, 2006,
p.71) que
sont : l’ordre (akom)
opposé au désordre (abira/abirane) ;le bonheur (mvè)
opposé au malheur (abé/abi) ;
la droiture (soso)
opposée à la déviation (nsem)
et la force positive
(éki) opposée à la
force négative (évus).
D’autre part, les
congressistes profitèrent de cette réunion pour présenter le code moral fañ,
rédigé en 1942 par ATANGANA. Nous citons quelques éléments de ce code
moral : « Ne pas tuer quelqu’un de sa parenté, son homonyme
ou son camarade
du rite dans la guerre, par ruse, par sortilège ; Ne pas commettre
un
homicide pour motif de jalousie secrètement ou publiquement; Ne pas
commettre
le vol d’un objet important au préjudice de son prochain ; Ne
jamais
calomnier quelqu’un ; Ne pas mentir au préjudice d’une
autre ; Ne jamais se marier avec une femme de la parenté
paternelle
ou maternelle, ni avec sa belle-mère ou son beau-père ; Ne jamais
prendre
le bien d’autrui par la force ; Ne jamais voler quelque chose qui
soit un
signe, signe appelé dzamba ; Ne
jamais dire à un non-initié les secrets du rite ». Le
lecteur pourra
trouver des éléments de compréhension de ce code moral dans le livre de
Paul
Mba Abessolo cité plus haut.
c) aspect
économique :
-les
congressistes tinrent à favoriser le développement de la caféiculture
et de la
cacaoculture dans leurs régions et à s’assurer des débouchés en Guinée
espagnole.
d)aspect social :
-le
Congrès
accorda un point d’honneur à réunir les groupes Bulu, Ntumu et Okak qui
s’étaient désunis après une guerre fratricide les ayant opposé. Le symbole de cette réunification fut
l’étreinte chaleureuse que ce firent les représentants des communautés
citées
plus haut sous les acclamations des congressistes. Sur ce même
chapitre, les
congressistes tirent à apporter leur soutien aux populations de Mitzic,
d’Afane
et d’Essone victimes de la famine et de la sécheresse de 1918-1925 qui
décima
quelques 4 600 d’entre eux.
e) aspect
politique :
Enfin,
le Congrès
insista sur la construction d’une organisation politique
capable de réunir tous les fang.
Pour
terminer
cette partie, nous voulons rappeler que le Congrès adopta un emblème
pour se
représenter et se signaler à la face du monde ; ce fut l’arbre
appelé
« Adzab ou Aza ». Cet arbre symbolisait la force et l’unité
des fang.
En souvenir à ce rêve perdu, la Guinée indépendante (la
Guinée-Equatoriale),
nostalgique, le représenta sur son drapeau. Aujourd’hui encore, on peut
le
voir.
Pourquoi Mitzic ?
Le
choix de Mitzic est révélateur du signal fort que se propose d’envoyer
les organisateurs de ce Congrès aux puissances coloniales car cette
ville fut
de toutes les époques réfractaires à l’administration coloniale. On l’a
peut-être oublié, mais c’est à Mitzic (et dans sa région), dans les
années
1907-1909, qu’une résistance militaire à l’administration coloniale fut
organisée. Elle fut menée par de jeunes gens appelés
Bidzima ou Bidzime.
A
Mitzic, l’administration française fut donc au fil de l’histoire aux
prises avec les Bidzima mais aussi plus tard avec l’Allemagne qui
envahit le
Cameroun et le nord Woleu-Ntem dès la première guerre mondiale.
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